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L'histoire nous a rattrapés.

  • hugo2825
  • 26. Jan.
  • 4 Min. Lesezeit

Voyager au temps de la peste (Michel de Montaigne, Johann Caspar Goethe) et en temps de Covid-19


Voyager à la Renaissance était semé d'embûches, tout comme au Moyen Âge. Les brigands et les bandes de voleurs qui rôdaient dans de nombreuses régions constituaient un véritable fléau. Montaigne le confirme dans un passage de son récit de voyage ( Un Viaggio in Italia ) : « (...) comme on nous l'a dit, la route de Gênes à Milan n'est pas exactement à l'abri des voleurs. » La situation générale à Rome, surtout la nuit, était également très précaire et dangereuse.


À cela s'ajoutaient les difficultés de voyage de l'époque, que nous n'avions heureusement plus à affronter jusqu'à récemment, et qui étaient chronophages et non sans danger, et qui, étonnamment, le sont redeviennent aujourd'hui. Nous pensons notamment à la peste, qui faisait rage dans de nombreuses régions à ce moment-là, mais que Montaigne parvint habilement à éviter, même hors d'Italie. Lors de son voyage en Suisse, on lit qu'il aurait souhaité visiter Zurich, ville voisine, lors de son passage à Baden, mais qu'il y renonça à cause de la peste. De même, l'auteur du récit de voyage mentionne que Montaigne et ses compagnons rencontrèrent des difficultés sur le chemin de Rome en raison de l'épidémie qui sévissait à Gênes. Ces difficultés ne sont pas détaillées, mais on sait que l'entrée et la sortie des villes touchées par la peste étaient strictement contrôlées. Et c'est la même chose aujourd'hui : des villes entières, voire des régions, sont bouclées en raison de la pandémie de coronavirus.

Cependant, la manière dont Montaigne et son groupe de voyageurs (composé probablement de dix à douze personnes au total) ont réussi à éviter les zones de peste est démontrée par une comparaison avec un autre voyageur de renom en Italie dans la même situation.


Montaigne n'était qu'une des nombreuses personnalités qui durent constamment affronter la peste lors de leurs voyages en Italie. Ce risque mortel, y compris pour les visiteurs étrangers, persista bien au-delà de la période en question, la fin du XVIe siècle. Même 160 ans plus tard, Johann Caspar Goethe (1710-1782), le père du célèbre Johann Wolfgang von Goethe, y fut confronté lors de son voyage en Italie en 1740 (qu'il relata dans un italien parfois hésitant, mais avec une grande ferveur : « Il viaggio per l'Italia fatto nel anno »). Goethe (édité en 1842, et dont il était très fier, considérant son œuvre comme l'œuvre de sa vie) fut confronté aux dangers de la peste. Comparé au Français, le vieux Goethe, comme on l'appelle souvent, se présente comme un voyageur d'un tout autre genre. Tandis que Montaigne abordait son pays d'accueil avec un esprit ouvert, l'Allemand avait méticuleusement préparé son voyage à l'avance à l'aide des guides de voyage disponibles à l'époque. Cependant, tout ce qui ne correspondait pas à ses attentes une fois sur place (le pays et ses habitants, leurs coutumes et comportements, leur nourriture) lui causait des difficultés et se heurtait rapidement à un rejet catégorique. Ces conditions étaient peu propices à l'adaptation à des situations imprévues telles qu'une épidémie de peste soudaine et localisée. Le voyageur lui-même semble avoir eu cette intuition a posteriori : « On ne pense certainement pas à l'avance aux désagréments que l'on rencontre en voyage. »


Les imprévus, les surprises, tout ce qu'il n'avait pas prévu, et surtout ce qui pouvait s'avérer pénible, voire agaçant, suscitaient chez Jean-Claude Goethe un profond malaise et de l'irritation. Alors qu'il approchait de Venise depuis Vienne, empli de nostalgie, il fut contraint à une quarantaine de plusieurs semaines à Palmada, à environ 70 kilomètres de là, en raison d'une suspicion de peste. Il consacra près de la moitié de la préface de son long récit de voyage à cette période d'isolement. L'expérience dut être véritablement traumatisante pour lui. Il admit n'avoir pas tenu compte de l'épidémie de peste qui venait de se déclarer à nouveau en Turquie et en Hongrie. Un brin moralisateur, comme souvent durant son périple, il ne mâcha pas ses mots dans ses critiques acerbes à l'égard des autorités vénitiennes. Elles étaient « excessivement anxieuses » et « bien trop méticuleuses et zélées » ; « (…) elles exagèrent toujours ces précautions, et j'ai été parmi ceux qui ont dû en subir les conséquences. » Ni en Styrie ni durant le voyage vers Venise, personne ne sembla se soucier de cette « prétendue maladie ». Goethe décrit son arrestation officielle, son interrogatoire poussé, et comment, ensuite, sous la stricte surveillance d'un surveillant, il fut isolé dans une « grotte » où « les souris pouvaient entrer et sortir à leur guise ». Chacun était tenu à l'écart des autres. Il ajoute la « nourriture monotone, comme dans les hospices », qu'il jetait aux chiens. « Oh ! quelles coutumes barbares ! » s'exclame-t-il. Il finit par entrer dans une colère noire car, de surcroît, il avait été emprisonné huit jours de trop et devait payer pour cela, se voyant ainsi privé de ce « purgatoire dans ce lieu enchanteur ». « Honte à ces gens méchants et méprisables ! » conclut-il.


Comme mentionné précédemment, Goethe avait planifié son voyage en Italie dans les moindres détails ; des événements imprévus, tels que des épidémies de peste localisées, pouvaient le plonger dans la colère et la panique. Tandis que Montaigne parvenait sans cesse à garder son sang-froid et à éviter avec calme, voire élégance, les zones infectées, le voyageur allemand n’en était pas capable.



Voir Reise durch Italien im Jahre 1740 , München 1986, pp. (Légèrement adapté) extrait de Hugo Schwaller, Montaigne à Lucques (1581).

 
 
 

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